Suppléments

Engagements

Par Jocelyn Maclure 10 octobre 2012

Nouveau blogue d'Atelier 10, Engagements vise à réagir à chaud à l’actualité et à aller plus souvent à votre rencontre. À lire, le premier billet de Jocelyn Maclure.

Article

Nous traversons une époque très politisée. C’est sans doute la première fois de ma vie adulte que j’ai ce sentiment. Pour ceux de ma génération, le référendum de 1995 a été un épisode d’une grande intensité et de politisation accélérée, mais les références au désengagement, au désenchantement, à l’individualisme, au cynisme et à l’ironie abondaient néanmoins. Le Zeitgeist a changé. Du débat sur la laïcité et le multiculturalisme aux élections québécoises de 2012, en passant par la vague orange de mai 2011, Occupy et le printemps étudiant, l’air ambiant n’est plus le même. Même les hipsters et ceux, beaucoup plus nombreux, qui se défendent d’en être, parlent de politique. L’ère est à l’engagement, non pas au sens du très prévisible et un peu caricatural «intellectuel engagé», mais plutôt dans le sens d’un souci sincère pour la qualité de notre vie collective.

C’est en conséquence une période faste pour l’éthique et la philosophie politique, ces champs de la philosophie qui s’intéressent à notre rapport à nous-mêmes et aux autres, et aux fondements et finalités de notre vie commune. On se demande comment bien vivre ensemble en dépit de nos différences. On cherche à comprendre quels sont les impacts de notre utilisation effrénée des nouvelles technologies de l’information et des médias sociaux. On discute vigoureusement, à gauche et à droite, de la juste part que tous doivent faire et des services publics que l’on devrait (ou ne devrait pas) s’offrir, en gardant un œil sur ce que nous léguerons aux prochaines générations. En filigrane, nous nous demandons comment revitaliser notre démocratie.

Période faste, donc. Et les professeurs de philosophie au cégep et à l’université en profitent pour se faire entendre sur un grand nombre de tribunes, comme en témoignent les deux premiers numéros de Nouveau projet et le premier titre de notre collection Documents (La juste part, écrit par mes collègues Patrick Turmel et David Robichaud). On est loin de la tour d’ivoire et des fameux nuages que les philosophes ne pourraient s’empêcher de pelleter.

 

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Les médias sociaux nous donnent de l’autopromotion en masse, des tweet fights ridicules et des points Godwin à volonté. Des idées mal pensées et mal fagotées deviennent parfois virales. Ils donnent toutefois aussi une tribune à des auteurs qui étaient passés sous le radar des médias traditionnels, mais qui contribuent à rehausser et à diversifier la discussion publique. La blogosphère québécoise est en pleine ébullition. On approche sans doute du point de saturation, mais on y trouve indéniablement de belles plumes et des esprits fins.

J’ai longtemps souhaité que nos médias mainstream électroniques et imprimés fassent davantage confiance à l’intelligence des citoyens. Bien sûr, les marchés ne sont pas comparables, mais comment expliquer que David Brooks et Paul Krugman soient les deux chroniqueurs les plus populaires du New York Times? Certainement pas parce qu’ils nivellent par le bas, flagornent comme ils respirent ou parce qu’ils sont des maitres provocateurs. Les deux contribuent à faire de nous des personnes plus allumées et réfléchies; Brooks en racontant des histoires captivantes fondées sur une culture intellectuelle impressionnante, Krugman en vulgarisant les théories économiques et en débattant vigoureusement avec ses adversaires. Le discours sur l’«anti-intellectualisme» qui régnerait au Québec m’a toujours semblé hyperbolique. Il est habituellement alimenté par ceux qui voudraient que leurs idées retentissent davantage. Un marché pour les points de vue accessibles mais intelligents existe, mais c’est un marché qu’il faut cultiver. Il peut prendre de l’expansion. Les médias émergents sont possiblement en train de forcer les médias établis à faire preuve de plus d’audace.

 

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Le genre qu’est le blogue m’a toujours un peu effrayé. Je suis plus spontanément prédisposé à prendre du recul et à prendre mon temps. C’est ce à quoi invitent naturellement l’enseignement et la recherche en philosophie. Mais il est difficile de rester sur les lignes de côté quand la partie est aussi vigoureusement disputée. Et, même si les pistes de réflexion et les prises de position du blogue n’engageront que moi, sa mise en ligne témoigne de la volonté d’Atelier 10 d’apporter sa petite touche au remodelage de notre sphère publique qui est en cours. Nouveau Projet est un slow mag touffu qui se lit lentement. Documents est une collection qui veut rendre plus excitant ce genre pas évident qu’est l’essai. Le blogue Engagements nous permettra de réagir à chaud à l’actualité et d’aller plus souvent à la rencontre de nos lecteurs. Atelier 10 a beaucoup de pain sur la planche, mais il se peut que d’autres voix se joignent éventuellement à la mienne pour aborder d’autres thèmes sur des tons différents.

Jocelyn Maclure

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